Printemps

C’est le printemps!

20 mars 2020

Aujourd’hui, c’est le premier jour du printemps. C’est aussi le cinquième, depuis la fermeture des crèches, des écoles et de nombreux établissements dans notre canton, suite au fameux Corona virus. En fin d’après-midi, nous sommes allés, mon mari et les enfants, faire un tour en forêt pour profiter encore un peu de cette période particulière, où l’on peut vivre tous ces moments ensemble.

Tout de suite en entrant dans la forêt, j’ai adoré l’odeur, la sensation du sol mou sous mes baskets de ville, le son des oiseaux et des myriades de craquements non identifiés un peu partout autour. Je trouve incroyable l’effet qu’elle me fait à chaque fois. Dès que je m’y enfonce quelques pas, j’ai aussitôt cette mémoire qui fait surface ; je sens que j’entre en moi, dans ma demeure.

Je vois la renarde, la chouette, la corneille pourquoi pas. Je peux dériver sur la biche, l’ourse, puis enfin la louve. Je vibre l’aubépine, le cerfolet, la violette, la primevère, puis je me laisse entraîner par d’autres pensées et images du vivant. Cette énergie de nature est si forte que je me retrouve toute chamboulée à chaque rencontre. Je la bois d’un trait, je me nourris de son essence et je régénère toutes mes cellules instantanément. Quel bonheur d’être ici !

Enfin, environ une heure plus tard, la balade touche à sa fin. Je traine un peu les pieds, profitant avec mon fils de ramasser encore quelques pives et d’écouter les derniers chants d’oiseaux, avant que le crépuscule ne nous englobe. Alors que tout est pourtant si paisible, il se déroule devant nous une scène qui m’estomaque. Sur le moment, je n’ai pu la vivre dans sa totalité ; je suis donc rentrée chez moi le cœur tout lourd et dense, tout triste mais immense.

Que s’est-il donc passé ? Eh bien, soudain, sur ce chemin blanc, comme on l’appelle dans ma région, j’entends le cri d’un homme. J’aperçois alors un père et son fils en contrebas, près d’un coin pique-nique utile aux promeneurs qui s’en vont et s’en viennent pour griller leur repas. Le petit, qui doit avoir à vue de nez environ 6 ans, vient de marcher dans le foyer éteint depuis des jours, mais qui érige encore en son centre, un paquet de cendres prêtes à voleter si on les réveille. Et le gamin s’est apparemment sali, il en a mis sur son pantalon. Pour ce papa, c’est un désastre. C’est affreux. C’est la fin du monde, enfin de son monde en tout cas. Il commence alors à hurler sur son gosse, une fois, deux fois, trois fois, encore et encore. Je me fige et je reste les bras ballants, des pierres sous mes pieds, mais aussi dans le cœur à mesure que sa voix et ses propos deviennet de plus en plus irrationnels. Je me rappelle alors cette injustice vécue lorsque j’étais enfant et qu’on me hurlait dessus, sans que je ne sache pourquoi. J’étais obligée de recevoir ce message vide et pourtant tellement démesuré, disporpotionnel, destructeur… Je me revois les bras ballants, le cœur remplis de pierres, à attendre que l’orage passe. Que le tonnerre de l’adulte que j’ai en face de moi termine sa sentence et que je reprenne vie après. Je retiens mon souffle. Une dame loin derrière moi, s’est elle aussi figée. Elle tient sa fille contre elle. Apparement ce n’est pas juste moi qui suis effarée par la violence de cette scène, mais la forêt entière.

Comment cet homme peut-il être aveugle, inconscient à ce point ? Son fils semble si petit, recroquevillé sur cette souche inconfortbable subissant la haine de ce père en millier de postillons et en hurlement indécents. Nous a-t-il vu ? Probablement pas, sa colère -enfin sa fureur à ce stade, doit lui bloquer tout son cerveau, toutes ces perceptions. Il s’est transformé en un animal enragé, laissant de côté son humanité ; il est devenu son corps émotionnel, sa souffrance dans tout son entier. Vite, mes pensées s’accélèrent, je dois agir. Je ne sais pas si je dois l’interpeller. Je ne sais pas pourquoi je me mets à faire cela, mais je commence alors à siffler. Maintenant en écrivant ces lignes, je me rappelle des promenades avec mon chien quand j’étais plus jeune, et que, quand il partait flairer une piste interminable à mes yeux, je sifflais pour le ramener dans ma réalité. J’ai donc commencé à siffler, comme ça, sur ce chemin blanc. J’ai retrouvé mon élan et j’ai pu ainsi m’extraire de ce cauchemar duquel je ne pouvais qu’être témoin et revenir, à ma réalité.

Le soir, une fois arrivée chez moi, après que les enfants aient été couchés, j’ai réalisé que je me sentais très triste. Perdue et anxieuse aussi. Ce doux cocktail d’émotions que je commence à sentir une fois qu’il est presque trop tard, que cette ivresse m’enveloppe et me tienne au piège. Heureusement, il n’est jamais impossible d’inverser la vapeur, avec un peu d’expérience, je prends conscience du message des émotions et je laisse alors simplement monter les larmes qui demandent à sortir.

Doucement je ferme les yeux. J’entre en moi, grâce aux sanglots qui permettent à mon petit canot de m’engouffrer dans cet intérieur que je (re)découvre chaque jour que j’ai la chance de vivre.

Je me retrouve alors à nouveau en forêt, devant cette scène. Sauf que cette fois, je suis derrière l’homme, ce père hurlant sur son enfant car il a osé salir son pantalon. Je suis toute proche, pourtant aucun des deux ne me voient, ils sont piégés encore dans leur enfer-me-ment. J’approche mon bras pour toucher son dos et à cet instant, je la sens. Cette peur immense, infinie. Cette douleur si intense que cet homme vit depuis toujours et qu’il parvient tant bien que mal à masquer derrière sa colère.

Je peux me rapprocher de lui ainsi, car je suis encore aujourd’hui, plus empathique à la peur qu’à la colère. Je vois ce petit qui subit ce que ce papa a subi, depuis si longtemps déjà. Je perçois une chaîne immense de cris, de souffrance, d’incompréhension, d’inconscience, de mensonge, d’illusion qui relie tous les hommes de la lignée. Ce père ne sait pas faire autrement. Mais tant qu’il continue de jouer ce rôle, tant qu’il reste aligné à cette ribambelle glauque, il en sera ainsi.

Alors mon bras le touche. Il se retourne. Et malgré tout ce que je pensais être capable de faire (car durant tout le chemin du retour en début de soirée, j’ai tramé un millier de scénarios de ce que j’aurais faire quand j’y étais, allant de « j’appelle les flics », « j’envoie mon mari », à « je gueule un coup genre hej, gros c***, tu vas la fermer ?! » et j’en passe… Pour terminer avec un vieux sentiment de culpabilité « purée t’es vraiment lâche quand même), bref, malgré tous les scénarios égotiques que j’ai cousu dans ma tête durant le retour, je me suis simplement approchée de l’homme et je l’ai pris dans mes bras en lui murmurant que je comprenais sa douleur et qu’il n’y a pas de peur en réalité.

Il s’est alors mis à pleurer. Son fils aussi. J’ai pleuré avec eux.

Et c’est là, dans cette forêt suspendue dans le temps et l’espace, que la magie a opéré. Je ne sais pas réellement ce que j’ai fait pour cet homme, quel impact a eu lieu ou non, mais ensuite dans mon état méditatif j’ai aussi revu mes parents. Ils étaient près du feu éteint, tout proche, pourtant nous ne nous sommes rien dit. J’ai ressenti cette même compassion à leur égard et je me suis alors sentie plus sereine instantanément. Ce qui est sûr c’est que grâce à cet homme, j’ai pu guérir d’une blessure très ancienne que je portais à mes dépends.

En vous racontant cette histoire ce soir, j’espère vous porter le message que même un pantalon sale peut être le début d’une prise de conscience. La matière est spirituelle. Nous sommes appelés à transmuter les cendres transgénérationnelles de tous ces feux éteints qui nous bloquent la poitrine depuis bien trop longtemps maintenant. Je sais pourquoi j’ai été témoin de cette scène extrêmement puissante aujourd’hui, car il n’y a rien que nous ne puissions transformer.

Comme je l’ai dit l’autre jour, avec ce Corona virus, on n’aura jamais été autant proche. Proche du but et proche de nous-même, donc.

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